L’indépendance, maintenant !/Où va le mouvement souverainiste ?

De WikiQuébec
Aller à : navigation, rechercher

Contributeur initial Jocelyne Couture


(Ce texte a été rédigé en 2012)

Introduction

C’est une chose relativement aisée de dire où va le mouvement indépendantiste québécois, et c’en est une tout autre, pas si facile lorsqu’on ne possède pas de boule de cristal, de dire s’il arrivera à destination. Pour me livrer à cet exercice de futurologie, je vais tenter d’expliquer d’où vient le mouvement indépendantiste et ce qu’il est devenu dans le cours de son cheminement vers la souveraineté du Québec. C’est en retraçant les vecteurs de cette progression et en les couplant aux changements survenus dans la société québécoise durant les cinq dernières décennies que je me hasarderai à parler des perspectives d’avenir du mouvement indépendantiste et de la cause pour laquelle il milite.

Bien que mon propos se limite ici à l’histoire récente de la société québécoise, j’estime important de rappeler d’entrée de jeu que le mouvement indépendantiste actuel se situe dans la continuité d’une mouvance autonomiste qui se manifeste depuis les balbutiements historiques du pays que l’on appelle maintenant le Canada. Cette mouvance s’est exprimée de façons diverses qui incluent, entre autres, la résistance des patriotes (1837), l’émergence de plusieurs courants nationalistes au cours de la première moitié du 20e siècle, la Révolution tranquille des années 1960-1970 et la création, au cours de ces mêmes années, de mouvements et de partis souverainistes. Si c’est souvent à cette dernière époque que l’on situe l’apparition d’un mouvement proprement souverainiste au Québec, il ne faudrait pas oublier que Louis-Joseph Papineau, chef du Parti patriote, envisageait déjà la sécession de ce qu’on appelait alors le Bas-Canada.

Le mouvement indépendantiste dans sa forme actuelle est l’héritier direct de celui qui a pris naissance au Québec dans le contexte particulier des années soixante. La première thèse que je veux défendre ici est que ce qui explique l’apparition de ce mouvement est aussi ce qui explique la popularité que connaît encore aujourd’hui l’option souverainiste, à savoir un idéal de justice sociale et de démocratie ainsi que la volonté d’inscrire ces idéaux dans un programme politique porté sur la scène politique par des instances politiques respectueuses de la spécificité culturelle et institutionnelle de la société québécoise. Ces idéaux qui ont présidé à l’apparition du mouvement souverainiste se portent encore aujourd’hui garants de son avenir et, selon moi, de son succès prochain. Certains indépendantistes, pour des raisons diverses, n’ont pas manqué de s’opposer à cette thèse; j’examine leurs arguments dans la deuxième partie du présent chapitre.

Certes, le contexte politique, social et économique, en 2011, n’est plus celui des années 1960. Mais l’ampleur et la constance des appuis actuels à la souveraineté montrent bien, selon moi, que le mouvement souverainiste a su, sans renier ses idéaux de départ, s’adapter à ce nouveau contexte et rejoindre les Québécois d’aujourd’hui. La deuxième thèse que je veux soutenir ici est que cette capacité d’adaptation et de renouvellement témoigne de la vitalité du mouvement indépendantiste, mais aussi d’un potentiel d’inclusion prometteur pour ce qui est de l’atteinte de ses objectifs. C’est ce que je tenterai d’expliquer dans la troisième partie de cet article. Mais pour commencer, j’évoquerai sommairement le contexte de la Révolution tranquille et l’impact qu’elle a eu sur la montée du mouvement indépendantiste au Québec ainsi que sur ses orientations idéologiques.

Les assises du mouvement indépendantiste

Il est sans doute un peu abusif de qualifier de révolution (même si on la dit tranquille) l’ensemble des innovations qu’a connu le Québec durant les années 1960. Il s’agissait plutôt, sous l’impulsion d’un gouvernement fédéraliste nationaliste porté au pouvoir par une forte majorité de Québécois, d’incarner dans diverses institutions, lois et politiques gouvernementales, l’idée alors bien répandue voulant que les Québécois doivent être maîtres de leur destinée collective. Si cette idée n’avait rien de révolutionnaire à l’époque, on ne peut cependant pas nier que son application concrète a profondément modifié le visage de la société québécoise. Au cours de ces années, on a en effet assisté à la mise en œuvre de plusieurs instruments d’intervention en matière économique, à l’implantation de diverses politiques culturelles, nommément de politiques linguistiques, à l’adoption d’une politique étrangère dans les limites des domaines de compétence reconnus par la Constitution canadienne, à la création de l’assurance-maladie (1961) et d’un système universel des soins de santé (1971), à la nationalisation des compagnies hydroélectriques (1962), à la création du ministère de l’Éducation (1964) et à l’instauration d’un régime de retraite pour les travailleurs (1965). En conséquence, l’intégration sociale a pu être facilitée par un ensemble de mesures économiques et l’accès à l’éducation postsecondaire et aux soins de santé s’est démocratisé. Les communautés religieuses, qui étaient jadis les principaux acteurs dans ces domaines, s’en sont retirées au fur et à mesure que l’État en devenait le maître d’œuvre, imprimant ainsi à la vie sociale une logique désormais laïque. Bref, nous assistions à cette époque, et grâce à la réappropriation de nos ressources tant sociales que naturelles, à la création d’un État-providence à la québécoise, marqué par des institutions originales, un enracinement culturel spécifique et une dynamique sociale propre au Québec. Alors que la « référence canadienne-française » s’estompait d’autant, les Québécois commençaient à apercevoir ce que pouvait vouloir dire « être maître chez soi ».

Mais pendant cette décennie, la Révolution tranquille n’était pas la seule porteuse de cette aspiration à être maître chez soi. Dès le début des années 1960, naissait en effet une constellation de petits groupes indépendantistes animés d’un authentique projet révolutionnaire et qui n’entretenaient aucune prétention à la tranquillité. Regroupés pour la plupart sous la bannière du Front de libération du Québec (FLQ) dès 1963, leur lutte pour l’indépendance du Québec était indissociable du renversement du capitalisme et de l’instauration d’une république socialiste. Révoltés par la minorisation et la marginalisation permanentes du Québec au sein de la Confédération canadienne, acquise, selon eux, aux intérêts impérialistes anglo-saxons par l’exploitation systématique des travailleurs québécois dans des emplois subalternes et mal rémunérés, et par la prédominance de la langue anglaise dans la vie publique d’un Québec littéralement colonisé, les membres du FLQ préconisaient l’action protestataire radicale, destinée, dans un premier temps, à créer au Québec une conscience de classe. L’agitation sociale, les grèves, les manifestations, les occupations sporadiques voire les attentats à la bombe comptaient parmi leurs moyens d’action.

Au sortir de la « Grande Noirceur », la cause que défendait le FLQ trouvait sans difficulté un écho auprès de la population francophone du Québec. Et la perspective de voir démembrer à la dynamite quelques monuments à la gloire de l’oppresseur n’avait rien non plus pour l’effaroucher. La sympathie qu’avait pu s’attirer le FLQ tomba cependant à zéro au début des années 1970 avec ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la crise d’Octobre. Quarante ans après les faits, plusieurs éléments de cet épisode demeurent obscurs, à commencer par ceux qui lui ont valu l’épithète de crise. Ce qui est clair, c’est que l’insurrection violente et meurtrière ne faisait pas partie des moyens que favorisaient les Québécois pour devenir maîtres chez eux. Mais l’autre violence, celle qui a amené les chars d’assaut de l’armée canadienne dans les rues de Montréal et qui a conduit à l’arrestation et la détention arbitraires de centaines de Québécois, dans le cadre des mesures de guerre décrétées par le gouvernement canadien en réponse aux actions imputées au FLQ, montrait aussi sans ambiguïté que l’émancipation à laquelle aspiraient les Québécois ne se réaliserait pas dans le cadre du fédéralisme canadien.

C’est dans ce contexte, et sans doute à la faveur de ces deux « révolutions », que le mouvement indépendantiste a véritablement pris son essor. La Révolution tranquille du gouvernement libéral nationaliste avait bel et bien mis le Québec sur la voie d’une certaine autonomie économique et institutionnelle, mais en regard des idéaux révolutionnaires des premiers indépendantistes, ses ambitions restaient bien en deçà de la réalisation d’une société juste et égalitaire. Dans le cadre canadien, trop d’obstacles, surtout économiques et juridiques, s’opposaient encore à la réalisation de cet objectif. Ce qui, dans les discours, est vite devenu le « carcan » canadien continuait, en dépit des acquis de la Révolution tranquille, d’imposer, par le biais de ses lois, de sa structure de pouvoir hiérarchique et de ses modes de partage de la richesse, des conceptions et des manières de faire incompatibles avec celles que les Québécois voulaient mettre en œuvre dans leur propre société. De plus, des facteurs structurels relatifs au poids démographique du Québec au sein de la Confédération continuaient de concourir à la marginalisation économique, linguistique et culturelle du Québec.

Une autre leçon de ces deux révolutions fut de montrer que les aspirations du peuple québécois à l’autodétermination ne pouvaient se concrétiser que si elles étaient portées par un parti politique et démocratiquement défendues dans la sphère politique. La Révolution tranquille avait été portée par un gouvernement particulièrement déterminé à faire progresser la société québécoise, mais la réalisation du projet de société des Québécois, on l’a vite compris, ne pouvait pas simplement dépendre de la bonne volonté des individus qui se trouvaient en position de pouvoir. Bien au contraire, il devait être un enjeu déterminant dans l’attribution même du pouvoir, et la façon d’y arriver était d’en faire l’option centrale d’un parti politique. Le projet de société des Québécois ne pouvait pas non plus être mené à terme dans la semi-clandestinité d’une organisation révolutionnaire et au mépris du consentement démocratique de l’ensemble des Québécois. Prenant acte de ces deux impératifs, René Lévesque fondait, en 1968, un parti explicitement destiné à rassembler les forces souverainistes et démocratiques. En 1976, le Parti québécois était porté au pouvoir par 41 % des voix. Lors d’un référendum sur la souveraineté, en 1980, 40,4 % de la population québécoise se prononçait en faveur de l’indépendance du Québec.

La conclusion que je tire de cet épisode est que les valeurs qui ont été mises de l’avant par la Révolution tranquille et par l’organisation révolutionnaire qui l’a accompagnée sont celles qui ont présidé à l’essor du mouvement indépendantiste. Certes, les souverainistes regroupés autour de René Lévesque ont très tôt perçu les limites de l’horizon fédéraliste sur lequel butaient les aspirations de la Révolution tranquille. Qui plus est, c’est sans doute à la faveur des revendications des premiers indépendantistes révolutionnaires que ces limites ont d’abord été clairement perçues pour ce qu’elles étaient, c’est-à-dire comme autant d’atteintes graves à la justice et à l’égalité. Mais tout en cherchant à actualiser ces valeurs dans les limites des institutions québécoises, la Révolution tranquille poursuivait aussi un autre but : celui de faire de la société québécoise une société démocratique. Entre cet idéal et celui de la dictature du prolétariat préconisé par les premiers indépendantistes, c’est le premier qu’a retenu le mouvement souverainiste. La Révolution tranquille a eu, de ce point de vue, une fonction à la fois rassembleuse et clairement pédagogique. D’une part, les Québécois se sont reconnus dans les institutions qu’elle a mises en place parce que ces institutions, mandataires de leur culture et de leur langue, répondaient à leurs aspirations pour une société plus juste, plus démocratique et plus égalitaire. D’autre part, ils ont développé, dans le cadre de ces institutions, une plus grande solidarité, une plus grande confiance en eux ainsi qu’une conscience politique accrue qui leur ont permis d’envisager avec assurance leur accession à l’indépendance. C’est ce qui explique, selon moi, l’essor du mouvement indépendantiste. Or, ces valeurs et ces attitudes paraissent solidement ancrées chez les Québécois contemporains. Tous, à l’évidence, ne sont pas aujourd’hui indépendantistes, et ceux qui le sont ont des façons parfois diamétralement opposées de concevoir l’action politique et les stratégies à adopter pour réaliser l’indépendance. Et, bien qu’ils militent pour l’indépendance, ils ne s’entendent pas non plus nécessairement sur la façon de hiérarchiser les raisons d’aspirer à l’indépendance du Québec.

Mais les Québécois dans leur ensemble, et on le voit clairement dans les sondages pancanadiens, affichent leurs préférences pour des politiques et des institutions qui, non seulement les démarquent de la majorité des autres Canadiens, mais qui se distinguent d’une façon non ambiguë des valeurs de la droite, fût-elle centriste. Qu’il s’agisse du registre des armes à feu, de la laïcité, de l’accueil des réfugiés, de la guerre, de la réinsertion des jeunes contrevenants, des frais de scolarité, des rapports avec les Premières Nations ou du financement des garderies, une vaste majorité des Québécois font preuve d’une sensibilité solidement ancrée à gauche.

Une majorité de Québécois manifestent aussi un attachement marqué pour les institutions que leur ont léguées la Révolution tranquille et les générations de politiciens qui lui ont succédé et qui, selon moi, constituent encore aujourd’hui le terreau du mouvement indépendantiste. Combien de politiciens (incluant parfois ceux du Parti québécois) ayant manifesté l’intention d’y passer outre ou de les assortir de mesures néolibérales dans le but d’alléger l’État ou de soi-disant assainir les finances publiques se sont-ils fait accuser de rien moins que de vouloir démanteler le Québec? Le Québec contemporain n’est pas un modèle de vertu socialiste, tant s’en faut. Mais s’il est vrai qu’une société contribue à façonner tout autant qu’elle reflète la conscience politique et sociale et culturelle de ses membres, alors on peut conclure que les Québécois n’hésitent pas à assumer leurs choix de société, pas plus qu’à revendiquer haut et fort les moyens de les concrétiser en dehors, et souvent en dépit, des contraintes et des orientations qu’on voudrait leur imposer.

L’attachement à ces valeurs et la volonté de façonner librement la société québécoise ne relèvent pas, comme certains le prétendent, d’une certaine nostalgie pour un âge d’or aujourd’hui révolu. Ils relèvent, au contraire, de l’actualité, toujours aussi pressante, du constat qui a motivé les luttes pour la souveraineté dans les années 1960, à savoir que l’espace (le « carcan ») canadien constitue en soi une source d’injustice sociale puisque le Québec s’y trouve, d’une part, minorisé dans sa langue, dans sa culture et dans ses aspirations et, d’autre part, privé de ses moyens d’action lorsqu’il s’agit de réaliser une société plus juste et plus démocratique. Comment, par exemple, pourrions-nous parvenir à réduire, voire à éliminer la pauvreté au Québec alors que le gouvernement fédéral continue, avec la bénédiction de la Cour suprême du Canada, de réduire sa dette à même la caisse d’assurance-emploi des travailleurs québécois? Comment pourrions-nous accéder à un Québec plus démocratique alors que la moindre éructation d’un juge de la Cour suprême suffit à anéantir les lois démocratiquement adoptées concernant la langue, les soins de santé, l’éducation, la laïcité ou la réinsertion des jeunes contrevenants? Comment espérer raisonnablement construire et entretenir la solidarité du peuple québécois au sein d’une société canadienne qui, façonnée depuis des décennies par la Charte canadienne des droits et libertés, n’envisage plus la réalité qu’à travers le prisme des droits et des privilèges individuels? Bref, les valeurs qui ont présidé à la naissance du mouvement souverainiste et qui ont encore largement cours dans la société québécoise sont toujours, aujourd’hui, étroitement associées au projet souverainiste. Et il n’est pas déraisonnable de croire, comme le suggèrent les mouvances politiques qui l’alimentent, que ce sont ces valeurs qui pourront mener ce projet à son aboutissement.

Certains se plaisent à rappeler que l’indépendance du Québec ne se fera pas contre le Canada. Je suis d’accord avec eux : l’indépendance du Québec se fera parce que le peuple québécois veut se réapproprier les moyens de mettre en place la société à laquelle il aspire démocratiquement. Plusieurs des facteurs qui s’y opposent maintenant sont purement structuraux, et n’ont rien à voir avec la malveillance de la société canadienne ou avec un vice inhérent à un régime de type fédéral. Mais, dans l’ensemble canadien actuel, ces facteurs, tout structuraux soient-ils, sont néanmoins des facteurs d’injustice, puisque le peuple québécois y est toujours aussi minorisé en tant que collectivité nourrissant des aspirations qui lui sont propres. La réalisation de ces aspirations est la raison de faire l’indépendance. Tout le reste ne regarde que les moyens à prendre pour supprimer les entraves qui s’y opposent.

Le mouvement indépendantiste et la gauche : vraiment?

La thèse que je défends ici a été attaquée sur deux fronts. D’un côté, on a prétendu que la gauche, loin d’être aujourd’hui porteuse du mouvement indépendantiste, est devenue marginale au sein de ce mouvement. De l’autre, on a argué que la présence persistante de la gauche au sein du mouvement indépendantiste avait contribué à le « dénationaliser », le privant ainsi de sa substance et de son pouvoir d’attraction.

La marginalisation de la gauche

Certains groupes souverainistes de gauche semblent maintenant percevoir une profonde division idéologique au sein même du mouvement souverainiste. Le Parti Québec solidaire, créé en février 2006, prétend en effet vouloir affranchir la gauche souverainiste d’une faction néolibérale qui aurait, selon ses porte-parole, investi et dévoyé la cause indépendantiste. Sans présumer de la justesse de cette observation, il est néanmoins clair que la cible de Québec solidaire est moins le mouvement indépendantiste, dont il voudrait maintenant attirer les forces vives, que le parti qui s’en est fait le fer de lance depuis bientôt cinquante ans. Appelant par sa seule existence à la division du mouvement indépendantiste, Québec solidaire exploite ainsi un malaise bien réel qui affecte aujourd’hui plusieurs militants souverainistes. Certains s’inquiètent en effet de la capacité du Parti québécois de s’acquitter du mandat qu’il s’est donné lors de sa création, à savoir rassembler les forces de toutes tendances pour réaliser l’indépendance du Québec. Cette inquiétude se fonde sur certaines décisions prises par le parti lorsqu’il a exercé le pouvoir — décisions souvent dictées par les contraintes économiques découlant du cadre fédéral — ou sur des prises de position motivées par des visées électoralistes et qui lui ont aliéné l’appui de plusieurs de ses membres les plus progressistes. Le fait que suite à ces compromis le Parti québécois n’a pas été réélu depuis maintenant près de huit ans tend à accréditer la thèse que j’ai soutenue jusqu’ici concernant les valeurs qui animent le mouvement indépendantiste québécois et à invalider celle que soutiennent les porte-parole de Québec solidaire à propos de la marginalisation de la gauche souverainiste au Québec.

Il convient ici de distinguer deux questions qui semblent se confondre dans l’argumentaire de Québec solidaire. L’une est de savoir si le Parti québécois sera vraiment en mesure, advenant qu’il nous conduise à l’indépendance, de se faire l’artisan d’une société plus juste et plus démocratique. Certains pensent que si la réponse à cette question est négative — comme le laissent présager, selon eux, les « égarements » du Parti québécois —, alors la lutte pour la souveraineté perd tout son sens. C’est apparemment ce raisonnement qui inspire les fondateurs de Québec solidaire qui se font fort de défendre un projet de société d’abord progressiste et accessoirement indépendantiste. Mais plusieurs souverainistes ont opposé à ce raisonnement le fait que le Québec, devenu souverain, ne sera pas assujetti à un seul parti, quel qu’il soit. L’important, selon eux, est d’accéder à la souveraineté. Si le Parti québécois nous y conduit, il appartiendra ensuite au peuple québécois de décider si ce parti peut ou non contribuer à l’édification de la société à laquelle il aspire ou, le cas échéant, de former et d’élire démocratiquement un autre parti. Pour ces militants souverainistes, l’accession à l’indépendance n’est pas l’aboutissement réussi d’un projet de société, mais le point de départ obligé de sa réalisation.

L’autre question est de savoir si le Parti québécois, dans sa forme et ses orientations actuelles, est encore capable de rallier sa base historique, massivement acquise aux valeurs progressistes. Cette question a une importance stratégique, puisque le processus d’enclenchement de la souveraineté dépend de l’élection d’un parti qui s’en fait le défenseur et que, pour l’heure, le seul parti souverainiste ayant encore quelque chance d’être élu est le Parti québécois. Du point de vue de la position que j’ai mise de l’avant jusqu’ici, selon laquelle la souveraineté est une option qui trouve ses assises de même que ses perspectives d’avenir dans les valeurs de la gauche, la question devient celle de savoir si l’idéologie du Parti québécois est encore compatible avec ces valeurs. Ma réponse à cette question est affirmative, mais conditionnelle. Premièrement, le Parti québécois, malgré des tiraillements internes parfois inquiétants, j’en conviens, n’a jamais renié son allégeance sociale-démocrate; les positions d’inspiration néolibérales qui s’en sont écartées sous couvert de pragmatisme ont été vertement dénoncées par les membres du parti, et leurs auteurs, promptement critiqués, voire bannis des instances. Tout indique qu’il en ira de même dans un avenir peut-être plus rapproché qu’on ne le croit. Deuxièmement, le Parti québécois a montré par le passée son ouverture à la gauche plurielle — certains de ses élus campent résolument à gauche de son programme social-démocrate — et a accepté de modifier ses structures pour permettre un meilleur équilibre des forces de la gauche. Le premier club politique à se prévaloir de cette opportunité a été le SPQ libre (Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre). Cette ouverture s’est brutalement refermée, mais les précédents demeurent. Si des groupes de gauche estiment qu’il est nécessaire de « réaligner » le Parti québécois, il ne tient qu’à eux de presser le parti de confirmer cette ouverture, et, à mon avis, celui-ci ne s’en porterait que mieux.

Il existe présentement au Québec un nombre croissant de groupes, de rassemblements, d’organisations et d’associations indépendantistes qui militent en dehors des instances des partis politiques constitués. On aurait tort de minimiser la force que représentent ces regroupements et la capacité qu’ils ont, ensemble, d’influer sur les orientations d’un parti qui, par le passé, a su montrer son ouverture et sa flexibilité, et dont la survie dépend de plus en plus qu’il en fasse de même dans un avenir rapproché. Il serait, à mon avis, tout aussi futile et dangereux de multiplier la création de partis indépendantistes que de congédier celui dont la vocation est de réaliser l’indépendance. Il faut maintenant comprendre que s’il revient au parti de rallier sa base historique, celle-ci a aussi le devoir et la capacité de se réapproprier l’instrument politique que le peuple s’est donné en élisant pour la première fois le Parti québécois.

Les fondateurs de Québec solidaire prétendent que leur parti contribuera à faire sortir la gauche souverainiste de la marginalité. Les résultats électoraux obtenus par ce parti depuis sa création tendraient plutôt à montrer qu’une certaine gauche doctrinaire s’est marginalisée en relativisant l’importance et l’urgence de l’option indépendantiste. Pour les raisons que j’ai exposées plus haut, je ne puis qu’être en désaccord avec la prémisse voulant que la gauche indépendantiste soit marginale au Québec. Pour les mêmes raisons, je ne crois pas non plus que la gauche ait été marginalisée au sein du mouvement indépendantiste; je crois même le contraire, à savoir que c’est la gauche qui a été — et qui est toujours — porteuse de ce mouvement. Qui plus est, je pense qu’elle devra continuer de l’être pour que le Québec accède enfin à l’indépendance.

L’omniprésence de la gauche

Quelques souverainistes, peu nombreux mais particulièrement bruyants, croient que le mouvement indépendantiste a été détourné de son sens et a perdu l’attrait qu’il exerçait sur le peuple québécois à partir du moment où la gauche a investi l’indépendance de vertus émancipatrices en la parant de valeurs progressistes. Selon eux, cette reconstruction idéologique, entamée avec la Révolution tranquille, constitue une dangereuse confiscation du projet indépendantiste et un déni des raisons profondes qui le motivent et qui, seules, peuvent le justifier, à savoir l’affirmation de l’identité nationale du peuple québécois, de sa spécificité ancrée dans son expérience historique, de sa langue et de sa culture propres.

Comment, demande Simon-Pierre Savard-Tremblay (Savard-Tremblay, 2011), peut-on espérer rallier les Québécois à l’indépendance en faisant appel à des valeurs que tous, à l’évidence, ne partagent pas? La stratégie des indépendantistes de gauche a consisté, selon lui, à « censure[r] la portée identitaire du combat indépendantiste », à « sortir la question nationale de son histoire » et à camoufler leur biais idéologique dans un discours flou et général faisant apparaître leurs valeurs comme des valeurs universelles auxquelles tous devraient adhérer, telles la justice, la démocratie, la liberté. Mais cette stratégie est vouée à l’échec puisqu’il n’y a, selon lui, aucun lien entre ces valeurs universelles et le désir d’indépendance du peuple québécois. Si ces valeurs sont des valeurs universelles, écrit-il, alors qu’est-ce qui motiverait les Québécois à voter pour un parti indépendantiste plutôt que pour n’importe quel parti un tant soit peu progressiste? C’est cette stratégie et la ferme volonté de la part des partis souverainistes actuels de s’affranchir du « nationalisme historique » qui ont conduit à la désaffection des Québécois pour la cause de l’indépendance et pour les partis qui la défendent aujourd’hui. L’auteur en veut pour preuve la déroute du Bloc québécois lors du dernier scrutin et le vote massif des Québécois pour le Nouveau Parti démocratique, un parti de gauche, mais notoirement fédéraliste.

Mathieu Bock-Côté (2007, 2011), sur la base de semblables arguments, accuse la gauche souverainiste d’avoir « dénationalisé la lutte pour l’indépendance, pour mieux en faire la poursuite du progressisme par d’autres moyens » (p. 62). Selon lui, le Parti québécois s’est vite inscrit dans un projet de modernisation du Québec en rupture avec le nationalisme historique « en dissociant radicalement le nationalisme québécois et le nationalisme canadien-français » (p. 66) et en liquidant « la référence au substrat historique à partir duquel devrait prendre forme l’identité québécoise » (p. 69). Alors que les promoteurs du projet indépendantiste « cherchaient à affranchir leur argumentaire des références identitaires traditionnelles » (p. 68), le Parti québécois, sous l’influence de la gauche, devenait l’« instrument de consolidation de l’État social-thérapeutique » (p. 71). À titre d’exemple, l’auteur soutient que les souverainistes se sont convertis « aux différentes causes associées à l’idéologie diversitaire » (p. 68), comme en témoigne leur « soutien constant à la discrimination positive et aux programmes d’accès à l’égalité qui mettent l’accent, tout en les victimisant, sur les groupes minoritaires » (p. 71). Dans la foulée de cette conversion, les indépendantistes en seraient venus à accepter le multiculturalisme normatif qui ravale la majorité francophone au statut de minorité parmi les autres (p. 68). « Et même lorsque le souverainisme officiel cherche à en revenir à un "discours identitaire" axé sur la majorité francophone, ses supporteurs parviennent au mieux à ressaisir partiellement l’identité québécoise telle qu’elle fut reformatée dans la matrice de la Révolution tranquille, à travers une synthèse de nationalisme linguistique et de laïcité plus ou moins militante » (p. 70). M. Bock-Côté en conclut que « l’identité québécoise n’est plus exclusivement menacée dans le cadre canadien, mais aussi par le système idéologique qui domine chez les élites québécoises et qui s’est retourné principalement contre la majorité historique québécoise » (p. 78). « La mutilation de l’identité nationale, écrit-il, est un problème en bonne partie interne à la société québécoise » (p. 82).

Je suis d’accord avec ces deux auteurs sur un point : c’est avec la Révolution tranquille (mais pas seulement grâce à elle, comme je l’ai déjà souligné) que le mouvement indépendantiste contemporain a pris son essor. Je ne nie pas non plus, bien au contraire, que les idées progressistes ont exercé une influence profonde sur le mouvement indépendantiste et sur la société québécoise dans son ensemble. Je crois que cette influence a joué un rôle positif dans l’évolution du projet indépendantiste, alors que MM. Bock-Côté et Savard-Tremblay pensent qu’elle l’a conduit à la déroute. Au-delà des hypothèses sociologiques qui sous-tendent l’une et l’autre position, il est assez clair qu’on touche ici à un débat idéologique où s’affrontent le progressisme et le conservatisme et qui concerne les raisons — bonnes ou mauvaises — de réaliser l’indépendance. Il convient cependant de porter quelque attention à l’argumentation développée par ces auteurs et de souligner le rôle qu’y joue l’opposition entre valeurs et identité. Cette opposition est, à mon avis, conceptuellement aberrante (comme si l’identité n’engageait pas aussi des valeurs), mais dans le contexte de ces arguments, on comprend que le terme valeur connote les valeurs (universelles et progressistes) de la gauche, par opposition aux valeurs traditionnelles propres à un peuple et constitutives de son identité. Le principal défaut d’une argumentation fondée sur cette opposition est qu’elle tend à oblitérer le caractère politique du projet indépendantiste et, en particulier, ses aspects institutionnels. Des valeurs, fussent-elles universelles, peuvent inspirer et guider la création d’institutions qui, dans leur forme et leur contenu, demeurent parfaitement adaptées aux particularités des sociétés où elles ont cours. Pour être toutes démocratiques, les institutions de la démocratie n’en varient pas moins d’un État à l’autre. Pour être justes, les institutions de base d’une société doivent corriger les injustices qui l’affligent et prévenir celles qui la menacent. Comment peut-on affirmer sérieusement que les institutions que s’est données le Québec depuis la Révolution tranquille, toutes inspirées par des valeurs d’égalité, de justice sociale et de démocratie, ne reflètent pas les sensibilités québécoises, la conscience historique des Québécois et leur attachement à leur langue? La fierté des Québécois pour leurs institutions (symptôme, selon ces auteurs, de la dénationalisation du mouvement indépendantiste) ne vient pas du fait qu’ils les pensent universelles, mais parce qu’elles sont les leurs, qu’elles sont le reflet de leur identité et qu’elles répondent à ce qu’ils attendent de leur société. Et comment peut-on raisonnablement penser que les Québécois aspirant aujourd’hui à l’indépendance du Québec ont été contraints, pour ce faire, de renoncer à leur identité?

Mais c’est précisément là que le bât blesse, spécialement chez M. Bock-Côté. Car, si les institutions que se donne un peuple réfléchissent l’identité de ses membres, elles contribuent aussi, au grand dam des conservateurs, à faire évoluer cette identité. Le mouvement indépendantiste contemporain a pris son essor et a continué d’évoluer dans le cadre de ces institutions mises en place depuis la Révolution tranquille, mais il serait abusif et simpliste de penser, comme semble le croire M. Bock-Côté, qu’il s’est maintenu depuis plus de 50 ans en dépit et à l’encontre de ce qui constituerait une identité québécoise pérenne et immuable. Le fait est que M. Bock-Côté n’aime pas la façon dont la société québécoise a évolué, donc, il nie que ce qu’il observe maintenant puisse correspondre à une authentique identité québécoise. Il pense qu’avec la Révolution tranquille, et en particulier avec le « souverainisme officiel » inspiré de ses valeurs de gauche, la société québécoise a été dévoyée, aseptisée, privée de son identité. Il « essentialise » l’identité d’avant les années 1960, celle qui inspirait le nationalisme historique des Canadiens français et dont il croit qu’elle peut encore, au 21e siècle, forger la volonté indépendantiste.

M. Bock-Côté croit en effet reconnaître, dans la société québécoise contemporaine, la planche de salut de l’indépendantisme. « Le fait dominant de la politique québécoise contemporaine, écrit-il, est la réactivation, à travers la "question identitaire", d’un certain nationalisme conservateur » (p. 77). « L’électorat conservateur cultive sa méfiance envers le souverainisme officiel […] parce qu’il en est venu à développer une aversion pour un consensus progressiste auquel le souverainisme est associé » (p. 75). Il « ne se reconnaît pas dans la version très idéologisée de l’identité québécoise que formule le souverainisme officiel, dans sa synthèse d’écologisme, de multiculturalisme et de social-démocratie — une vision de l’identité québécoise qui est souvent déchargée, faut-il le dire, de tout substrat occidental » (p. 76).

Le nationalisme conservateur, selon M. Bock-Côté cherche à exprimer une réalité de plus en plus évidente, à savoir que ce qu’il appelle dédaigneusement le « souverainisme officiel » est devenu une menace pour l’identité québécoise (p. 79-82). « Les souverainistes ne parviennent plus aujourd’hui à mettre en forme politiquement l’identité nationale telle qu’elle semble se recomposer à travers la réactivation de son substrat occidental » (p. 82). Il en appelle donc à une refondation idéologique du mouvement national (p. 83) centrée sur « un conservatisme moderne, reconnaissant l’héritage de la Révolution tranquille, mais souhaitant le désinvestir de son utopisme technocratique [et] posant un regard critique sur la modernité québécoise » (p. 77). Et, promet-il, « [l]a formation politique qui parviendra à récupérer ce nationalisme conservateur en l’intégrant dans sa coalition sera durablement le parti majoritaire dans la politique québécoise » (p. 81).

Le mouvement indépendantiste réaligné sur le nationalisme conservateur devrait donc, de l’avis de M. Bock-Côté, mettre un terme à tout ce qui, dans la société québécoise actuelle, s’oppose au plein épanouissement de ce qu’il considère être l’identité québécoise. Des causes « diversitaires » à la discrimination positive, de l’absence de substrat occidental au multiculturalisme (qui est, selon lui, le vrai nom de ce que les Québécois appellent interculturalisme), la liste risque d’être longue. Qu’y aurait-il de « moderne » dans ce conservatisme qui dénonce le projet de modernisation du Québec endossé par le Parti québécois de René Lévesque et par les artisans de la Révolution tranquille et qui se veut critique de la modernité québécoise? Quel « héritage » de celle-ci prétend-il conserver tout en se débarrassant de ce qui relève de son « utopisme technocratique »? Contrairement à ce qu’espère M. Bock-Côté, je ne pense pas que le nationalisme conservateur puisse déclencher l’enthousiasme des Québécois contemporains, qu’ils soient ou non souverainistes, qu’ils soient de gauche ou non et qu’ils soient ou non d’ascendance francophone. Les « méfaits » que M. Bock-Côté attribue à la gauche et au « souverainisme officiel » sont bien davantage le fruit de l’évolution de la société québécoise qui, comme toutes les sociétés développées dans le monde, tente de composer avec la diversité induite par les flux migratoires, avec le maintien, dans ce contexte, de la séparation de l’État et des religions et avec les questions environnementales, tout en étant consciente de la fragilité de sa langue et de sa culture. Si, comme je le crois, la gauche québécoise a réussi à colorer la réponse que donne le mouvement souverainiste à toutes ces questions, elle n’est pas pour autant responsable de leur apparition ni du fait que les Québécois, quelles que soient leur allégeance et leur provenance, doivent en prendre acte. C’est une chose de revendiquer une identité québécoise, ce que font tous les souverainistes que je connais, et c’en est une autre de rejeter en son nom le monde dans lequel l’humanité évolue maintenant. Les sociétés homogènes ne font plus partie de ce monde, et les souverainistes, plutôt que de nier cette réalité, doivent montrer comment leur futur pays s’en accommodera sans renier ce qu’ils ont été, ce qu’ils sont maintenant et, surtout, ce qu’ils veulent devenir.

L’avenir du mouvement indépendantiste

La société québécoise de 2012 est différente à plusieurs égards de celle qui a vu naître le mouvement souverainiste. Le Québec s’est pour une part urbanisé et près de la moitié de sa population habite maintenant les grandes villes. Celles-ci, grâce à l’immigration, sont devenues de plus en plus cosmopolites. La langue anglaise, ici comme ailleurs dans le monde, est devenue la lingua franca des hommes d’affaires, des universitaires et de bien des travailleurs. Sous l’impact de la loi canadienne sur le multiculturalisme, les communautés culturelles s’affirment davantage en tant que groupes distincts. Et les Premières Nations occupent une place plus grande, quoique encore très insuffisante, dans l’espace public québécois. À ces transformations intérieures s’ajoute un contexte mondial globalisé par la libéralisation de l’économie capitaliste et où les États-nations tendent à se regrouper au sein de grandes unités politiques.

Cette conjoncture sociale et globale est-elle favorable à l’aboutissement du projet souverainiste québécois? Ne le rend-elle pas au contraire caduc, dépassé, voire injuste à l’endroit des minorités et des nations qui cohabitent sur le territoire du Québec?

Une analyse des résultats du référendum de 1995 (Serré, 1996) révélait que seulement 60 % des votes en faveur de la souveraineté provenait d’électeurs nés au Québec et dont la langue maternelle était le français. En supposant que 10 % des votes restants étaient ceux de Québécois anglophones d’ascendance britannique, il reste néanmoins 30 % de ces votes favorables qu’il faut attribuer aux Québécois issus de l’immigration. Si l’on songe à tous les efforts déployés par le gouvernement fédéral pour « fidéliser » les immigrants installés au Québec, ce résultat peut étonner. Mais l’étonnement s’atténue lorsque l’on observe que la société québécoise en général et le mouvement souverainiste en particulier sont devenus pluralistes et inclusifs. Ce n’est plus que dans la propagande de nos adversaires que la nation québécoise est décrite comme exclusive et uniquement formée des francophones « de souche ». Ce n’est plus la façon dont les Québécois, qu’ils soient « de souche » ou non, se perçoivent et perçoivent leur société. Et ce n’est plus que dans les lubies des adversaires objectifs de l’indépendance du Québec que le projet souverainiste peut être décrit comme un projet pour les francophones qui s’apprêtent à mettre en veilleuse les droits des minorités. Les militants souverainistes ont dans leurs rangs des militants de toutes les origines, souvent en provenance de pays éprouvés par la guerre, la domination étrangère, la pauvreté, la dictature ou les inégalités sociales, qui ont compris que l’indépendance du Québec est une question de justice et de démocratie. Le Parti québécois et le Bloc québécois ont, aux élections, des candidats issus de l’immigration et des Premières Nations; qui plus est, ils les font souvent élire en les plaçant dans des circonscriptions à forte prédominance souverainiste. Loin d’exclure les minorités, il semble bien que le mouvement souverainiste ait été, pour plusieurs d’entre elles, un facteur d’intégration à la société québécoise.

Le Québec est aujourd’hui une société plus cosmopolite et plus diversifiée qu’il ne l’était dans les années 1960. Mais il semble avoir plutôt bien pratiqué l’intégration réciproque, c’est-à-dire l’intégration de part et d’autre, celle qui le conduit à redéfinir constamment les termes de la solidarité sociale. Les résultats à ce jour sont loin d’être parfaits. L’exclusion et les inégalités structurelles touchent encore durement, et plus systématiquement que dans le reste de la population, les Québécois issus de l’immigration et les membres des Premières Nations. Et c’est peut-être en partie pour cela que plusieurs d’entre eux se reconnaissent dans les valeurs qui animent le mouvement indépendantiste et s’associent à son projet pour une société qui aura les moyens d’être plus égalitaire et plus juste. Si le mouvement souverainiste a su s’adapter et même tirer profit de la présente conjoncture sociopolitique, certains pourraient croire que le contexte mondial actuel remet en question sa pertinence même. À quoi bon, disent-ils, gagner sa souveraineté à l’égard du Canada si c’est pour la perdre face à des agences économiques dont l’emprise s’étend, bien au-delà du commerce international, aux politiques intérieures des États, aux cultures nationales ainsi qu’à l’organisation et à la dispensation internes des services, qu’il s’agisse de l’éducation ou de la santé? La souveraineté des nations, dans ce contexte, n’est-elle pas mieux garantie au sein d’une fédération ou d’une entité politique plus large formée de plusieurs États, sur le modèle, par exemple, de l’Union européenne? Les souverainistes québécois ne s’embarquent-ils pas dans une galère qui, pour peu qu’elle prenne la mer, mènera leur nation au naufrage?

La question de la perte de la souveraineté des États dans le contexte de la mondialisation capitaliste a fait couler beaucoup d’encre. Ceux qui soutiennent cette thèse oublient parfois un peu trop facilement que les États qu’on dit victimes de la mondialisation en sont, pour la plupart, les principaux artisans, et qu’entre leurs propres intérêts économiques, dont dépend leur stature sur la scène internationale, et les intérêts de leur peuple, ils ont décidé d’accorder la priorité aux premiers. La perte de souveraineté n’est pas une fatalité mais un choix, comme le montrent plusieurs États d’Europe ou d’Amérique du Sud qui ont choisi d’exercer leur souveraineté au bénéfice de leur peuple. Ce serait prêter bien peu de constance au peuple québécois, et faire bien peu de confiance à son sens démocratique et à la solidité de ses valeurs, que de penser qu’après avoir lutté pendant des décennies pour sa souveraineté et l’avoir enfin obtenue, il la laisserait marchander par des dirigeants convertis au capitalisme international.

Cela étant dit, les souverainistes québécois ne sont pas en quête d’une souveraineté absolue qui leur permettrait d’agir comme bon leur semble sans se soucier du reste de la planète. La souveraineté absolue fait partie de la mythologie des relations internationales; elle n’a jamais existé et n’existera sans doute jamais. Ce que veulent les souverainistes pour la nation québécoise, c’est qu’elle ait les moyens de contrôler son développement selon des paramètres démocratiquement identifiés, de faire valoir elle-même ses intérêts dans les forums internationaux auxquels participent les autres États et de prendre part, comme les autres États, aux décisions qui la concernent directement ou indirectement. Loin d’isoler les nations, la souveraineté est ce qui permet à chacune d’elles d’agir avec toutes les autres, de conclure des ententes et de signer des traités. Ce qui isole les nations, c’est l’absence de représentation au niveau international ou encore une représentation inadéquate par l’entremise d’intermédiaires qui poursuivent des objectifs différents de ceux qu’elles se sont démocratiquement donnés.

Certains pourraient encore objecter que dans l’état actuel du monde et étant donné l’apathie généralisée avec laquelle il accueille les pires atteintes à la démocratie, incluant celles que lui font subir la globalisation capitaliste, les guerres et la chasse au terroriste, l’indépendance du Québec est un projet qui risque de tomber en désuétude avant de se concrétiser. Les jeunes, en particulier, entend-on souvent, ne sont pas politisés et, lorsqu’ils se mobilisent, c’est bien davantage autour de questions planétaires, comme l’orchestration d’une autre mondialisation ou le réchauffement de la planète, que sur des questions locales comme l’indépendance du Québec. Mais ce préjugé tenace ne semble avoir pour fonction que d’excuser l’apathie politique de ceux-là mêmes qui le propagent et qui ne participent surtout pas aux forums militants où ils auraient l’occasion de côtoyer des jeunes. S’ils s’y hasardaient, ils pourraient voir que les jeunes Québécois sont politisés et qu’ils ne s’impliquent pas que sur des questions planétaires. Si on devait n’en donner qu’un seul exemple, on pourrait rappeler l’extraordinaire mobilisation étudiante de l’hiver 2004. Il est vrai que la politique, au sens électoral du terme, n’est pas au centre des préoccupations des jeunes. Mais les causes qu’ils défendent, qu’il s’agisse de l’accès à l’éducation, de la paix dans le monde, de l’égalité des femmes, de l’éradication de la pauvreté, de la dénonciation de la brutalité policière, de l’environnement ou d’une mondialisation à visage humain, sont indéniablement des enjeux sociaux qui appellent un positionnement et des réponses politiques.

De plus, les militants, qu’ils soient jeunes ou non, ont de nos jours une approche globale des causes qui les mobilisent, dans la mesure où ils aperçoivent clairement les liens qui existent, par exemple, entre la mondialisation capitaliste, la répression policière et les inégalités sociales. C’est dire qu’ils tendent de plus en plus à être les militants de plusieurs causes. Les militants pour l’indépendance du Québec ne sont pas différents, sur ce point, des militants de gauche, par exemple, et c’est souvent côte à côte qu’ils manifestent dans les rues. Le gouvernement du Québec, jusqu’à récemment de tendance sociale-démocrate et proche des modèles de la social-démocratie développés dans certains pays d’Europe, a été le premier à endosser officiellement le protocole de Kyoto. Il a envoyé des délégations au forum altermondialiste de Porto Alegre. Et, tandis que des foules évaluées à 200 000 personnes manifestaient dans les rues de Montréal en février et mars 2003, il s’est officiellement déclaré contre la guerre en Irak, et ceci, alors que le gouvernement canadien louvoyait, comme il le fait encore, sur la question de sa contribution à cette guerre. S’il avait été un pays souverain, c’est aux côtés de la France et de l’Allemagne que le Québec se serait battu pour amener la communauté internationale à s’y opposer aussi.

La souveraineté du Québec ne réglera pas, bien sûr, tous les problèmes qui mobilisent les « citoyens du monde », mais plusieurs d’entre eux au Québec ont déjà compris que lorsqu’on pense globalement, une façon efficace d’agir localement est de militer pour l’indépendance du Québec.

Conclusion

À l’évidence, nul ne peut prédire avec certitude l’avenir du mouvement indépendantiste. Mais son ancrage dans la société québécoise permet à tout le moins de prévoir qu’en dépit des sursauts et des revirements politiques toujours possibles, l’option indépendantiste continuera à mobiliser les Québécois. J’ai fait valoir ici que les valeurs associées au projet souverainiste sont encore bien présentes dans la société québécoise et que le mouvement souverainiste a, non seulement su s’adapter aux changements qu’a subis la société québécoise, mais qu’il est de plus un facteur d’intégration sociale. Ceci confirme un aspect souvent occulté du mouvement souverainiste, à savoir qu’il s’agit d’un mouvement populaire au sens étymologique du terme. Ses adhérents proviennent de tous les groupes sociaux, de tous les niveaux socio-économiques et de tous les groupes d’âge. Il est faux de prétendre qu’il soit le fait d’une petite élite, qu’il ne mobilise que les francophones « de souche » ou qu’il ne regroupe que les militants de certains partis politiques. C’est probablement cet ancrage populaire qui explique le mieux que, malgré des circonstances et une évolution sociale qui ont souvent semblé lui être préjudiciables, l’appui à la souveraineté se soit maintenu au fil des ans. Aux yeux de certains souverainistes, ce résultat est décevant, mais à l’échelle des nouvelles forces sociales que l’option indépendantiste mobilise, il faut plutôt y voir, selon moi, la progression d’un mouvement de fond qui n’est pas prêt de s’arrêter.

Références

Bock-Côté, M. (2011). « Bilan du souverainisme officiel ». L’Action nationale, janvier, p. 62-83

Bock-Côté, M. (2007). La dénationalisation tranquille, Montréal : Éditions du Boréal.

Boismenu, G. (1981) Le duplessisme. Politique économique et rapports de force, 1944-1960, Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.

Comeau, R. et al. (1990). FLQ : un projet révolutionnaire, Montréal : VLB éditeur.

Godin, P. (1991). La Fin de la grande noirceur, Montréal : Éditions du Boréal.

Paquin, S. (2006). « La Caisse de dépôt et placement ou le génie québécois ». Le Devoir, 16 mars.

Savard-Tremblay, Simon-Pierre, « Bloc québécois : bilan et perspective », Le Devoir,12 mai 2011,p. A7.

Serré, Pierre, Le Devoir, 3 janvier 1996.