Le Livre qui fait dire oui/Postface — Nous, le peuple. Nous, les indépendantistes.

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Contributeur initial Robert Laplante
directeur de L’Action nationale

Il n’y a pas trente-six façons de voir l’essentiel : la question de l’indépendance, c’est celle de la liberté. Liberté de décider soi-même, liberté de se gouverner soi-même, liberté de se projeter dans l’avenir comme on l’entend. Un peuple se gouverne ou il est gouverné. Cela renvoie donc à des considérations beaucoup plus larges que les seules pré-occupations concernant l’équilibre des finances, l’organisation des services publics ou toute autre question d’intendance.

Le Québec n’est pas maître dans sa maison. C’est la raison fondamentale pour laquelle il nous faut faire l’indépendance.

L’oppression que nous subissons n’a évidemment pas le visage de la misère que le terme évoque souvent. Mais une chaîne est une chaîne, qu’elle soit engluée de cambouis ou plaquée d’or.

Le régime politique dans lequel le Canada nous tient enfermés, dans lequel il nous a enchaînés, nous prive collectivement de la capacité de choisir nos orientations de développement, limite nos champs d’action et nous prive de l’exercice des responsabilités inhérentes à la pleine liberté politique. Nous ?

Nous, le peuple du Québec. La nation née sur les bords du Grand Fleuve, qui a grandi dans l’adversité de la Conquête. Nous, la nation vaillante et débrouillarde qui a su grandir sous la contrainte. Qui a sillonné l’Amérique qu’elle a nommée, du Mississippi aux Territoires du Nord-Ouest. Nous, le peuple qui a su tendre la main aux autochtones et s’indigner du sort des Métis et de Louis Riel.

Nous, le peuple qui a subi la répression sanglante de la Révolte des patriotes; qui a été annexé de force par l’Acte d’Union et encarcané par la suite dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Nous, la nation niée par l’imposition de la Constitution de 1982, rédigée pour nous empêcher de construire ici une vie intégralement française, pour nous placer sous la coupe d’une majorité qui nous impose ses choix de développement.

Nous, le peuple qui a su mobiliser ses forces vives pour faire du Québec l’une des sociétés les plus conviviales du monde. Qui a su le faire en ne comptant jamais que sur une part minime des ressources qui auraient dû lui appartenir en entier. Qui a dû le faire en composant avec toute l’anxiété de se savoir précaire.

Nous, le peuple qui a subi de durs revers et qui a toujours su se relever. Qui cherche sa voie tout en inventant sa route. Seul tel qu’en lui-même et pourtant fidèle aux plus hautes exigences de l’hospitalité.

Nous, le peuple au destin étrangement traité par le Canada, qui n’en finit plus de se penser sans nous tout en se croyant chez lui chez nous.

Nous, le peuple singulier, qui reste tiraillé par tout ce que le déni canadien peut lui faire cultiver de doute sur lui-même.

Nous, les indépendantistes, avons le devoir de dresser la confiance contre l’adversité et l’intimidation. Contre, surtout, la vision rabougrie de nous-mêmes, qui empoisonne encore trop d’esprits. Nous avons le défi de briser le carcan, de rompre les entraves que nous inflige le régime canadien avec une force de plus en plus arrogante.

Nous, les indépendantistes, avons le devoir et la tâche de faire voir les empêchements, de faire réaliser à nos compatriotes comment, et en quoi, la privation de liberté nous tient dans un état de sous-oxygénation permanent. Nous avons à faire prendre conscience que le Canada nous condamne à vivre en dessous de notre potentiel, à nous contenter de demi-mesures avec les moyens qu’il nous laisse. Et qui pourtant proviennent des impôts que nous lui confions.

Nous avons à faire comprendre que ce que ce pays est devenu nous impose des conditions qui rendront de moins en moins possible l’épanouissement de notre société. Qu’il nous deviendra de moins en moins possible de nous ménager des espaces d’originalité. Nous avons à démontrer que la dynamique évolutive du Canada place nos deux sociétés sur des voies qui s’éloignent de plus en plus radicalement l’une de l’autre.

Les indépendantistes ne doivent rien négliger pour faire réaliser aux Québécoises et aux Québécois qu’ils ne comptent plus dans le régime canadien. Ils sont encore trop nombreux, nos concitoyens, à ne pas réaliser que les gouvernements majoritaires peuvent se former au Canada sans qu’un seul député du Québec n’y figure. La carte électorale du Canada nous a enfermés dans le statut de minoritaires à perpétuité. Dans la meilleure des hypothèses, il pourra arriver que les souhaits de la démocratie québécoise soient pris en compte par la majorité canadienne, mais cela ne se fera jamais qu’aléatoirement. Cela n’arrivera qu’à la condition de correspondre aux priorités élaborées pour une majorité qui sait très bien qu’elle peut se passer non seulement de notre avis, mais aussi de ce que nous sommes.

Nous, les militants de l’indépendance, avons la tâche de démontrer que la Constitution imposée constitue un déni de démocratie, un acte illégitime conduit pour empêcher le Québec d’exister autrement qu’à titre de minorité encadrée par un dispositif juridique et institutionnel conçu pour contenir le dynamisme de notre peuple, pour limiter le champ de ses possibles. Nous avons à faire voir et à éprouver les limites que nous impose le statut de peuple entravé. Nous avons à démonter l’imposture intellectuelle et politique de ceux-là, qui prétendent contre toute évidence rationnelle que la minorisation constituerait pour nous la meilleure avenue de développement. Nous avons à dénoncer ceux-là qui prétendent que notre sort serait meilleur s’il continuait d’être réglé par les choix des autres.

La pensée indépendantiste doit servir en toute circonstance à dévoiler où et en quoi nos intérêts nationaux sont brimés par le régime. Ce n’est pas là d’abord affaire de rhétorique, mais bien plutôt d’analyse rigoureuse. Il faut faire prendre conscience que le Canada a fait des choix qui l’entraînent d’ores et déjà à considérer comme des obstacles majeurs à son développement certains des choix fondamentaux qui ont charpenté et charpentent encore notre existence nationale. Les exemples abondent, mais nul enjeu ne l’illustre mieux que celui de l’occupation du territoire.

Notre pays occupe un espace géostratégique que le Canada considère comme essentiel à son développement. Et il est décidé à faire tout en son pouvoir pour nous priver de tout contrôle sur le territoire où il entend déployer de gigantesques infrastructures d’exportation du pétrole sale sur lequel il a choisi de faire porter son avenir. Il ne reculera devant rien à quoi nous tenons et que nous pourrions invoquer. Il se pense dans la certitude des droits qu’il est convaincu d’avoir sur nous. Surtout quand il s’agit de marquer le territoire, de souiller le fleuve, d’empoisonner l’eau.

Le Canada est devenu un pétro-État et les Québécoises et les Québécois n’ont pas encore pris toute la mesure de ce que cela signifie pour notre existence nationale. Fort des pouvoirs que la Constitution illégitime lui accorde, il peut s’arroger, il s’arroge d’ores et déjà le contrôle sur toutes les infrastructures essentielles : il contrôle les chemins de fer, peut nous imposer oléoducs et pipelines, il maîtrise le fleuve et le livre déjà aux supertankers. Tout le chagrin de Lac-Mégantic n’y changera rien: Ottawa fera à sa guise. Le Québec devra vivre avec les risques qu’il lui fera courir. Notre sentiment d’appartenance au territoire du Québec ne compte pour rien à Calgary.

Nous ne sommes pas maîtres dans notre maison.

Nous pouvons marcher, protester, dénoncer. La vérité, c’est que nos impôts servent à subventionner l’industrie du pétrole sale, à financer les infrastructures qui menacent notre environnement et risquent de détruire à jamais l’eau des nappes phréatiques, les sols que nous cultivons depuis quatre siècles, les communautés que nous avons bâties. La vérité, c’est que les quelque 50 milliards d’impôts que le Québec verse à Ottawa sont sous le contrôle d’une majorité qui en dispose selon ses choix, quoi que nous en pensions ou que nous en disions. Ces sommes, nous devons les rapatrier pour les faire servir aux finalités que nous voulons définir nous-mêmes.

Nous, les indépendantistes, avons le devoir de montrer qu’un autre développement est possible. Nous avons la tâche de convaincre nos concitoyens de refuser l’impuissance, de résister à la résignation. Le Canada n’est pas un horizon indépassable.

Nous, les indépendantistes, sommes des témoins de ce que le Québec peut rêver de mieux et de plus grand. Nous avons à cultiver la fierté de ce que nous réalisons, l’orgueil de ce dont nous sommes capables. En toute chose nous avons à nous faire l’injonction de vivre selon notre génie propre. Le Québec est plus grand que tout ce que le Canada pourra jamais lui offrir.

Nous sommes des militants. Nous sommes des artisans. Nous avons une confiance inébranlable dans le potentiel de notre peuple. Nous savons qu’il est capable de dépassement. Qu’il a tout ce qu’il faut pour s’arracher à ce qui le retient à l’intérieur de lui-même de ne pas se choisir.

Nous savons qu’un peuple avance dans l’histoire du pas déterminé par l’ardeur de ses passions. Et nous brûlons d’un si ardent désir de liberté !

Nous, les indépendantistes. Nous sommes, comme le dit Gaston Miron, « des bêtes féroces de l’espoir ».